Lille 2004 et la ville de demain (1)

La réflexion urbaine est au cœur des manifestations de Lille capitale culturelle de l’Europe. Ce sont ces nouveaux axes de la pensée urbaine qu’il convient donc de relever à travers les manifestations dédiées à l’architecture et à la gestion de l’espace publique, mais aussi au design et à la mobilité, auxquelles le Réseau européen des Villes Numériques a eu l’occasion de prendre part.

De nouveaux lieux de création pour le Nord : les maisons Folie

Les douze projets choisis pour Lille 2004 entendent préfigurer de nouveaux espaces de rencontre entre habitants d’un quartier et créateurs. Si les réalisations sont le plus souvent à la hauteur des espoirs que l’on était en droit de placer en eux, leur apport futur et réel à l’attractivité territoriale et au développement économique n’a guère fait l’objet de réflexions approfondies. De même, si de nouvelles formes d’expression peuvent en être attendues, qu’en est-il de l’essentiel, à savoir les horizons proposés en matière d’apprentissage et de partage et de circulation des connaissances ? Si l’île Buda à Courtrai veut précisément s’ouvrir aux officines et laboratoires, les références patrimoniales sont souvent heureuses avec par exemple le bâtiment Choiseul à Tournai, la Porte de Mons à Maubeuge et naturellement l’Hôtel de Guines d’Arras et l’Hospice d’Havré à Tourcoing, c’est la place des Arts visuels qui prédomine au Colisée de Lambersart. L’utilisation future à Lille d’une ancienne brasserie et d’une filature prêtera certainement à débat quant à leur vocation future.

La transformation de la filature de Wazemmes - l’ancienne usine Leclercq - est fondée sur l’idée de réseau entre les éléments patrimoniaux réhabilités et le nouveau bâtiment, mais aussi, à l’intérieur, entre des espaces de création et de diffusion. Elle a été menée à bien par l’agence NOX dirigée par Lars Spuybroek qui, depuis ses études à l’école d’architecture de Delft développe des processus multiples pour articuler l’architecture et les nouveaux médias, notamment numériques. Il travaille actuellement à la conception d’une tour interactive à Doetinchem, d’une maison sonore - la son-O-House -, de bureaux interactifs à Stratford-upon-Avon et précisément d’un complexe multi-culturel à Lille. On attend la publication de son ouvrage Machining Architecture à paraître à Londres chez Thames and Hudson. On sait qu’il est notamment l’auteur de la construction du Pavillon sur l’eau H20 sur l’île Neeltje Jans qui présente dès 1997 un intérieur largement interactif basé sur des interactions électroniques en temps réel réellement innovantes grâce auxquels les visiteurs peuvent interagir à travers notamment la lumière et le son. Des « algorithmes liquides » permettent ainsi de jeter des pierres sur des étangs virtuels ou sauter dans des rivières tout aussi virtuelles qui commencent à couler lorsqu’on les touche. De grandes vagues de son et de lumière changent de la sorte l’atmosphère et le contenu émotionnel de l’intérieur du pavillon.

François Andrieux, que l’on connaît pour ses travaux menés à l’Université de Louvain-la-Neuve sur le thème du paysage urbain comme figure de la grande ville, a été associé à ce projet de Wazemmes où, parmi les projets accueillis, on citera notamment l’exposition consacrée au cabinet anversois B-Architecten et leur travail sur l’abolition de la limite entre espace scénique et espace public.

Le traitement architectural de l’aménagement de la brasserie des Trois Moulins a été assuré de son côté par l’agence BL&C, avec Philippe Louguet, par ailleurs président de la commission de la pédagogie et de la recherche à l’Ecole d’Architecture de Lille, et Thierry Baron, enseignant à l’Ecole Supérieure des Arts Appliqués de Roubaix. Elle a été voulue tout à la fois espace de recherche, centre de création et lieu de résidence et entend notamment questionner l’habitat, son imaginaire et sa représentation. Parmi les projets accueillis, on citera l’atelier laboratoire autour de la marionnette et des nouvelles technologies proposé par Garcia Romeu et la présentation des nouvelles tendances architecturales en Europe et au Japon.

La Ferme d’en Haut de Villeneuve d’Ascq a de même été réhabilitée par l’agence d’architecture Quatr’a à qui a été récemment confiée la réalisation d’un lot de logements à Eurallile 2 (Le bois habité). La construction de salles d’exposition et d’une salle de spectacle complète aujourd’hui les autres bâtiments de la ferme en un ensemble qui renforce le dispositif de lieux de création de la ville, avec notamment le Forum des Sciences et le Parc archéologique Asnapio. La Ferme d’en Haut a ainsi l’occasion de proposer récemment des travaux de l’Université de Lille III sur la ville idéale.

Il convient d’évoquer de même le Colisée de Lambersart et ses nouvelles activités, parmi lesquelles on notera une enquête sur l’éclectisme de la villa contemporaine ou encore le Fort de Mons et sa récente présentation de la jeune création numérique.

Le design et la ville

Dans la place considérable du design dans la ville de demain telle que Lille 2004 s’efforce de nous la présenter, nous retrouvons bien sûr, comme pour la production urbaine de manière générale, le principe non seulement de réappropriation et de recyclage d’idées et de produits, mais aussi de détournement d’objets existants. Ainsi en est-il du groupe néerlandais Droog Design avec ses projets de fabrication de produits génétiquement modifiés et de customisation et de réactualisation d’objets et de vêtements.

Mais les nouvelles approches du design mènent aujourd’hui surtout à des expérimentations qui se situent à l’intersection avec l’art, l’architecture ou encore la mode dans un contexte où l’informatique et les biotechnologies ont changé nos rapports au réel et au factice et aux relations entre le naturel et l’artificiel : un tel processus de mélange généralement associé au numérique se généralise en effet dans toutes les sphères de la création.

Si les pixels de l’environnement numérique quotidien sont au cœur de la réflexion du studio 24h Living dont on connaît les interventions à l’Académie du design d’Eindhoven et à l’Instituto de design de Madrid, plus globale encore est la réflexion du groupe N55, né il y a de cela une décennie, grâce à la création à Copenhague du centre Norre Farimagsgade 55 avec l’ambition de reconstruire la ville de l’intérieur et d’utiliser la vie quotidienne comme plate-forme de création d’événements.

Les usages de la lumière renforcent encore, on y reviendra, cette présence à chaque instant de la réflexion sur les objets et univers formels.

La mise en scène de la  mobilité

C’est la mobilité aussi qui focalise tout naturellement de nombreuses réflexions et présentations, tant elle accompagne les mutations de nos perceptions temporelles.

Art contemporain et design partent à Courtrai sur les pas de la mobilité, du nomadisme et des diverses formes de vagabondage. L’exposition « Séjours éphémères. Nouveaux nomades dans l’art et le design » présente ainsi au Broelmuseum la Linear City de l’artiste américain Vito Accconci, aux côtés d’une caravane pliante idéale et d’un logement temporaire constitué de morceaux de machines. L’atelier Van Lieshout de Rotterdam - auquel une exposition interactive a été commandée pour les écoles lilloises - travaille de même de manière continue sur les divers aspects de la mobilité.

L’habitat mobile se trouve de même au cœur de la réflexion de nombre de créateurs, de même que toutes les figures d’itinérance illustrées par l’exposition consacrée au sein de plusieurs lieux aux voyageurs de Lille, alors mêmes que des micro-voyages sont présentés aux passagers du métro lillois par le groupe fabrik.a, un atelier transdisciplinaire de questionnement sur la ville et le paysage, qu’ils soient représentés ou métamorphosés. De même, les robots présentés à la station Fives se comportent en miroirs des usagers des transports et vivent selon un temps dont l’unité de mesure est le passage de la rame : leurs créateurs - Robert Lepage et Louis Philippe Demers - leur font sentir l’arrivée imminente du métro et se préparer à embarquer, avertissant ainsi bien involontairement les usagers et la rame qui repart devant leurs yeux surpris, sans qu’ils ne puissent y avoir accès, en fait « les nouveaux Sysiphes d’un quint-monde ».

Des espaces en mutation

L’un des axes les plus remarqués a clairement été celui des métamorphoses urbaines et des espaces en mutation. Au-delà de la manifestation du grand retour des identités sans lesquels ne saurait plus envisager la ville de demain et encore moins ses outils technologiques, ce sont les voies de l’imaginaire et de l’exotisme qui, au travers des décalages recherchés, concourent le plus à caractériser ces espaces. Lumières d’artistes et microfolies promptes à jouer sur les sens illustrent de telles démarches d’investissement des espaces publiques au travers de la mise en oeuvre de mondes parallèles, de métamorphose des lieux et de mises en scènes oniriques à l’instar bien plus de l’installation de Jeffrey Shaw à Euralille ou encore des micro-installations de land-art qui ont pris possession des chantiers de la ville de Mons.

La présentation de Jaquemarts constitue l’une des composantes majeures de la revisitation des espaces publiques à laquelle se voit contrainte la ville contemporaine, et ce jusqu’à aller à proposer des espaces zoologiques montrant par exemple les monstres du berlinois Hannes Heiner et le Fœtus into Man de l’américain MacMurtrie - dont la figurine passe à l’heure de midi d’une position fœtale à un visage vieilli - ou encore transformer la tour Lilleurope de Vasconi en un jaquemart lumineux sous l’effet des néons de l’autrichien Kurt Hentschäger.

Avec les métamorphoses de ces mêmes espaces publics - tels que la gare de Lille Flandre qui s’est vu apposer sur l’ensemble de ses verrières par Patrick Jouin des filtres sensibles à la température et à la lumière, la ville aléatoire n’est pas loin, la ville réseau non plus, au travers ainsi de la Source d’abondance de François Boucq représentant la main invisible donnant la vie à la ville. Cet imaginaire de la métamorphose recouvrant tous les aspects de la connaissance symbolique tend de la sorte à renouer avec le champ d’intervention de l’artiste dans la ville dans les moments de mutation les plus intenses de celle-ci.

L’opération « Les architectes de l’œil » menée à Lille en juin 2004 a ainsi permis l’exposition d’œuvres sur ce thème dans les vitrines des commerçants de la ville et des débats animés à la Chambre de commerce, mais dès la rentrée 2004, les manifestations consacrées à l’urbanisme et à l’architecture se multiplieront dans le Nord de la France.

A l’évidence, l’architecture et l’urbanisme redéclenche aujourd’hui à nouveau les passions : pas de réflexion donc sur la ville de demain et les infotechnologies sans qu’une large part ne soit accordée à des questions telles que celles ici évoquées. Laura Garcia Vitoria, Directeur scientifique du RVN, Présidente d'ARENOTECH.