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Dix régards sur
le futur de l'art |
Peinture de Mani Cabral Texte d'André Jean Marc Loechel |
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1 - Au travers de l’« intelligence artificielle » face à l’art, le monde de la cognition se situe plus que jamais au cœur de l’interrogation sur la pratique artistique, ses significations, ses apports, il est la grande chance des créateurs de ce début de siècle. Malheureusement, certains artistes s’y réfèrent sans guère de connaissances : on se retrouver donc aujourd’hui très vite en face d’un dilemme, d’une contradiction majeure : plus que jamais la cognition s’affiche au cœur de la pratique et de la réflexion artistique, alors même que bien des artistes se voient obligés d’afficher leur ignorance de l’apport des technologies de la convergence : cela est vrai certes des sciences cognitives, cela l’est aussi des info et biotechnologies, cela l’est encore des nanotechnologies et de l’exploration des dimensions de l’infiniment petit qui passionne tant les créateurs japonais. Il y a là une vraie rupture avec une histoire de l’art où de grands artistes ont passé une partie importante de leur vie à tenter de connaître les mutations de leur environnement technologique et scientifique, cela s’avère souvent moins vrai aujourd’hui. En résumé, nous ne pouvons faire l’économie d’une question majeure : qu’en est-il de la pensée et de la pratique artistique dans une société de la connaissance et un nouvel âge marqué par une tentative collective de structuration des savoirs ? 2 - Il convient aussi de s’interroger à cet égard sur les prétextes d’ignorance, par exemple lorsque se trouvent évoqués pays et régions disposant d’infrastructures et d’outillages technologiques en apparence moins évolués que le monde occidental. La vérité ici consiste à dire que si de telles difficultés existent naturellement bel et bien, on ne peut qu’être surpris de la conscientisation au contraire de l’importance de tels outils à leurs yeux pour l’illustration de leur propre horizon culturel. 3 - Evoquer la robotique de manière superficielle comme le font certains - sans bonne connaissance de ce qui est aujourd’hui à l’œuvre dans les laboratoires en la matière (ainsi celui de SONY à Paris) -, vouloir ignorer l’apport de l’interface homme - machine dans le domaine notamment de la sculpture condamne la réflexion artistique là encore à la quasi-insignifiance. Non pas qu’il convienne de rejeter une partie des pratiques du passé, bien au contraire : la prise en considération de telles interférences renvoie aux grandes pages de notre histoire. Ne pas y porter attention aujourd’hui nous condamnerait à éliminer quasiment l’art de l’école et des lieux de transmission de savoir (regardons la grande leçon en la matière de la Toscane du Quattrocento : relisons donc Ghiberti, relisons Brunelleschi… !). 4 - Les utopies doivent aussi mobiliser notre attention : la mauvaise interprétation que nous avons longtemps faite de celles des Lumières devrait nous faire réfléchir sur les utopies contemporaines et leur perception par les créateurs. Toute une pédagogie reste à créer à ce sujet. 5 - « La cybernétique et Internet » sont tout naturellement aujourd’hui au coeur de toute pensée et de tout acte créatif. Non pas certes la cybernétique des années quarante du siècle dernier, mais les nouveaux algorithmes et les nouveaux paradigmes qui restructurent (comme à d’autres moments de notre histoire) notre sociabilité, notre rapport à l’autre bien sûr, mais aussi et surtout (pour ce qui nous concerne de manière plus spécifique) notre rapport contemporain aux objets, notre insertion dans les mondes formels que nous percevons ou que nous créons, notre lien avec les images devant lesquels et surtout au sein desquels nous comptons penser, vivre, nous regarder. 6 - Notre perception du temps et de l’espace ne saurait se situer en périphérie de nos interrogations philosophiques. Depuis un siècle très précisément, nous sommes entrés progressivement dans un monde quantique et là encore force est de constater que si les créateurs du début du siècle dernier en ont parfaitement saisi les implications, les artistes des premières années de ce siècle n’ont guère retenu la leçon de leurs prédécesseurs. Certains ne se sont pas aperçus que c’était précisément l’entrée dans l’ère quantique qui mettait leurs questionnements et leur capacité créative au cœur des dispositifs de nos sociétés… 7 - Nous sommes ainsi aujourd’hui à des années lumière des anciennes distinctions entre représentations abstraites et « naturalistes ». Nous sommes - nous l’avons dit - entrés dans les images, nous avons scientifiquement prouvé qu’une chose et son contraire constituaient le réel, nous avons les images de nos perceptions, la représentation de nos sensations. Autrefois, il y a bien longtemps, on parlait d’inspiration - parait-il ! -, aujourd’hui nous raisonnons en termes d’imagerie cérébrale. Alors l’abstrait, le réel… 8 - Il n’y donc plus à prendre un considération une quelconque réalité qui serait jugée comme objective, il y a à regarder comment nous la transformons en insérant la réalité virtuelle dans le réel, comment nous augmentons le réel. Cette réalité augmentée change profondément nos instances et positionnements de création. 9 - La pédagogie artistique s’en trouve totalement transformée : la rhétorique et l’univers des mots ne lui est plus guère utile en l’état. Le parcours, l’itinéraire, la visite sont devenus les enfants de l’itinérance cognitive et de ses outils et l’interactivité a balayé le bavardage sur l’image, l’objet, l’œuvre…, le verbe n’est plus le compagnon de décodage de l’image et de la forme, la question n’est plus nécessaire à la quête. La curiositas a retrouvé ses quartiers et son statut, une fois la sérenpidité reconnue. 10 - La nostalgie a par là-même perdu jusqu’à son sens et sa raison d’être, tant la gestion de l’identité patrimoniale de nos sociétés s’est avérée indispensable à une société de l’innovation. Nous sommes plus proches que jamais de nos sources, de nos origines. Nous sommes loin en réalité des hantises et fantasmes de la globalisation qui relèvent - même en matière de création - d’une pensée unique faite de craintes de perte de situations acquises, de perte de statuts archaïques, d’un refus surtout des changements d’ères. Sous couvert d’un altruisme généreux et sans consistance, prédomine surtout la crainte de l’autre, de ses capacités créatives et acculturantes, de sa compétitivité vecteur de remises en causes, de ses savoirs aussi. Les vieillards de la contestation perdant leur piédestal intellectuel et social et heureusement enfin victimes de leur ignorance hautaine de toutes les mutations contemporaines, c’est aussi cela l’image de notre époque qui, en cela précisément, renoue à nouveau avec son passé. Un horizon culturel et technologique s’esquisse, qui s’apprête à remettre la création au cœur des visions prospectives de nos contemporains. André Jean Marc Loechel. |