LA LETTRE DES "VILLES NUMERIQUES"
Juillet 2004 - Août 2004
Version française

COMPETENCES ET COMPETITIVITE TERRITORIALE
André Jean Marc Loechel

Alors que le Réseau européen des Villes Numériques a souligné depuis deux ans dans ses analyses l’urgence de la constitution de réseaux européens destinés à développer des polarités territoriales de compétences et de compétitivité, le ministre français des Finances confirme enfin la nécessité de la création de tels pôles. Pourtant si des expressions telles que « villes numériques » ou « territoires numériques » sont susceptibles de souligner les vraies priorités du développement des collectivités et régions de demain, c’est bien au travers de la constitution et du développement de pôles de compétences.

Les mesures financières annoncées par le ministre à l’occasion de sa visite au pôle grenoblois de compétences technologiques de Crolles II sont certes importantes et  la mise en place en France de stratégies en la matière signe aujourd’hui le ralliement des principaux responsables politiques européens à une telle urgence. Rappelons qu’il s’agit d’abord de la possibilité pour les collectivités locales de décider d’exonérations d’impôts locaux, de la création d’une agence des PME, de l’exonération de charges sociales (une exonération variable, naturellement, selon la taille même des entreprises), mais également de l’exonération (dans les limites bien sûr permises par la Commission Européenne) de l’impôt sur les sociétés.

Ceci suffit-il à la mise en synergie d’un tissu d’entreprise et des capacités de recherche et de formation sur la base d’une vision stratégique partagée du développement d’un territoire et d’un secteur d’activité dominant ?

Une fois en effet posée une telle nécessité, il convient aussi de reconnaître les principaux obstacles qui aujourd’hui constituent d’indéniables freins à ce qui apparaît pourtant comme l’essentiel des apports des infrastructures numériques à un territoire. Esquisser une typologie de tels obstacles aidera peut-être les plus lucides de nos décideurs à prendre quelques-unes des mesures qui s’imposent. L’absence d’une insertion pleine et entière - au quotidien - de tels pôles dans des processus de mutualisation de connaissances et de savoirs-faire à l’échelle de l’Europe en constitue le problème majeur. La mise en place volontaire de nouvelles voies alternatives de formation forme un autre obstacle d’importance, de même que l’attachement à des formes dépassées de technopoles dont certains ont pris aujourd’hui la juste mesure d’une nécessaire adaptation, alors que d’autres semblent s’entêter dans les archaïsmes dont les effets ravageurs sont loin d’être arrivés à leur terme.

Pas de polarité de compétences sans insertion dans un réseau européen.

Ce n’est pas en développant ses propres pôles dans un cadre national totalement dépassé que l’on mettra en place une politique européenne de compétitivité : ainsi, une stratégie une fois de plus basée sur un seul horizon national serait donc non seulement vouée à l’échec, mais condamnerait l’élite des chercheurs et enseignants à un rapide exil. Chacun en a-t-il bien pris conscience au sein de la Communauté : il semble bien que non. Il nous faudra donc encore continuer dans l’avenir à mettre en avant les meilleures réussites en la matière : espérons que les décideurs économiques nous accompagneront pour faire en sorte que de telles démarches pédagogiques finissent par être entendues, dans le cadre par exemple de la création à laquelle nous travaillons d’un Centre européend’entreprise et d’innovation consacré au patrimoine territorial.

De nouvelles voies d’accès à la formation

Une récente étude d’Eurydice a montré combien il était essentiel et urgent d’envisager dans toute l’Europe de nouvelles façon de développer les formations à distance comme certains pays septentrionaux l’ont fait, mais aussi des processus locaux d’apprentissage collectif où, là, c’est l’Europe du Sud qui fourni les meilleures réflexions et réalisations. Les programmes de villes apprenantes s’avèrent à cet égard parfaitement exemplaires. Arrêtons d’urgence de concevoir des technopoles sans mise en place de dispositifs permettant de développer échanges et formations.

Des foyers de dynamisme, mais aussi des technopoles en panne de croissance

s acteurs français de FTEI (France Technopoles Entreprises Innovation) se réunissent le 1er juillet à Rennes. A cette occasion, les responsables de Rennes Atalante posent ouvertement et à juste titre la question centrale : « comment se positionner face au risque croissant de délocalisations de la R&D et des PME innovantes ? » Si l’exemple des financements dont peuvent profiter les foyers high tech de l’Italie méridionale constituent une bonne référence des priorités que les entités publiques se doivent d’afficher impérativement, on imagine bien que cela ne saurait suffire. On sait en effet que Sophia-Antipolis a perdu 400 emplois dans l’informatique et les télécoms depuis l’été 2001 et, pour ce qui est de la technopole Zirst à Grenoble, l’AEPI (Agence d’études et de promotion de l’Isère) fait état d’une perte dans ce même secteur de 545 emplois. A cet égard, comment ne pas songer à l’exemple d’Austin récemment évoqué et aux analyses auxquelles la ville texane a donné lieu pour mesurer la place qui reste à aménager aux instances culturelles accompagnant les processus de création et d’innovation qui constituent la vitrine même d’un espace d’agglomération de compétences.

Où sont aujourd’hui les initiatives qui permettent de reconstituer les liens entre création culturelle et innovation entrepreneuriale, d’imaginer de nouveaux lieux et cadres de formation à l’échelle des territoires aux côtés même des incubateurs et hôtels d’entreprise, de se débarrasser enfin des réflexes nationaux qui entravent au quotidien les impératifs de mutualisation et d’échanges entre régions européennes ? Là est la fracture européenne, et non entre de prétendues ancienne et nouvelle Europe, avec d’un côté notamment la Scandinavie, l’Autriche, l’Espagne, mais aussi l’Allemagne et l’Italie où les acteurs territoriaux se sont, à des titres divers, engagés dans de telles voies (ainsi qu’à un bien moindre degré certaines régions belges ou anglaises) ; de l’autre, la France, la Slovaquie et la Pologne notamment où, à quelques rares exceptions près pour la France, peu de bonnes pratiques ont émergé.

Les territoires qui sont en mesure de développer leurs pôles de compétitivité sont ceux pour lesquels la priorité réside dans leur rapport au savoir et leur gestion des compétences territoriales. Sans de tels préalables qui reviennent en réalité notamment à accompagner les habitants dans la constitution de connaissances nouvelles et à mobiliser localement pour ce faire dans les villes et régions les nouveaux professionnels du savoir, il n’est guère besoin d’évoquer ni fossé numérique, ni gouvernance participative.