FUTURS
André Jean Marc Loechel

2/3 - Une ville d'écrans

Les écrans qui envahissent les espaces publics - la rue, les espaces de transport, les surfaces marchandes, mais également l’équipement même des personnes (au travers par exemple, dans les mois et les années qui viennent, les lunettes au travers des écrans LCD qui s’y trouveront adjoints) constituent, même si à l’évidence ce que nous observons n’en constitue que les tout premiers balbutiements, l’une des manifestations les plus notables du changement de la vie urbaine. C’est donc ce nouvel espace urbain qu’il nous faut penser dès aujourd’hui avec les architectes et les urbanistes, mais dont les entreprises là aussi doivent d’urgence prendre conscience afin éviter une nouvelle cécité devant l’importance des marchés émergents ainsi générés. Une fois de plus, la civilisation de l’image interactive que l’on se trouve ainsi en droit d’évoquer ne constitue qu’une étape complémentaire dans les 35000 ans d’omniprésence de l’image dans les sociétés occidentales. Les industries du luxe, l’automobile, mais également la restauration ouvrent ainsi sous nos yeux une approche marketing et un champ de réalisations audiovisuelles considérables (au travers par exemple de cybermodèles tels que ceux actuellement présentés dans une exposition à Londres). La personnalisation de la programmation dans les boutiques et les espaces de service, sa gestion temporelle surtout ne font dès lors que démultiplier les temps de l’image, en fonction notamment des achats d’impulsion espérés : son utilisation en temps réel permet par ailleurs une mémorisation extrêmement élevée - de 80 à 95% ! -, mais exige aussi un développement de supports différents pour conserver l’attention : l’heure sera bientôt aux écrans miroirs, aux verres intelligents et à l’utilisation des vibrations sonores, alors même que les portables se voient associés de plus en plus imprimantes photo et usage professionnel des photoblogs.

Ce d’autant que la vogue du design accompagne naturellement très directement ce processus, jusqu'à précisément faire parfois du portable un accessoire de mode sous forme d’écharpe, de pendentif, voire de bracelet; dans une décennie, il est probable que nos produits usuels pourront être utilisés comme interfaces. Un consortium tel que "Things That Think » au MIT montre ainsi que ce n’est là qu’une amorce dans le rôle de l’image dans nos sociétés puisqu’il s’agit là pour les industriels et  les chercheurs d’amener la réalité augmentée, en rendant les unités informationnelles directement perceptibles et manipulables,à donner une forme physique à l'information numérique. Rappelons-nous par ailleurs comment Tom Cruise, dans Minority Report, a utilisé une interface de navigation permettant de gérer des quantités importantes d'images vidéo au travers de la chorégraphie gestuelle conçue par  John Underkoffler.

Regardons les rues de Nantes. Les 270 000 habitants de la ville disposent en effet d’une multitude d’installations numériques - grâce à l’entreprise américaine ClearChannel qui en a fait don à la ville, en même temps qu’elle lui en offrait l’entretien de même que la fourniture de matériel pour le site web municipal et la production de vidéos pour les écrans (un investissement de 9,15 millions d’euros) - dont il serait judicieux de suivre les utilisations. Ont ainsi été installés près du centre sept écrans de 8 mètres carrés, dix écrans plasma 16/9 et trente bornes Internet dans des lieux publics fermés, huit grands totems numériques d’annonce des manifestations culturelles, des kiosques multimédia sur neuf places de la ville et sur 141 abribus…Ces derniers pour voir les 3000 pages du site web de la ville, les sites sélectionnés et un service de webmail gratuit.  

L’écran comme quasi-prothèse de la personne s’incarne fort bien dans l’Eyetop d’Ingineo, dont le petit écran LCD incorporé aux lettres de soleil peut servir à regarder des programmes vidéo, voire de télévision, de même aujourd’hui que certains téléphones, prolongeant ainsi en quelque sorte dans l’espace urbaine les services vidéo fournis par l’ADSL dans les espaces privatifs qui ainsi trouvent simplement dans l’espace urbain un prolongement, confortant de la sorte, ou du moins l’illustrant, la typologie des comportements individualistes et le soucis d’une immédiate « gratification numérique », selon la belle expression de sociologues américains. On suivra de la sorte plus spécifiquement les recherches dans le domaine de l'affective Computing qui, en utilisant des détecteurs non invasifs, permet de mesurer les changements physiologiques traduisant les états affectifs, mais aussi la mise à disposition de téléphones qui transmettent sensations et émotions, de bijoux indiquant l’état émotionnel ou encore de la mesure des réponses électrodermales. Sans même évoquer le wearable computing, l’évidence des portables connectés en permanence et l’équipement des voitures communicantes ou leur équivalent civilisationnel : à Jaipur, dans l’état indien du Rajasthan, Shyam Telecom met à disposition des clients des rickshaws - les fameuses calèches tirées par des cyclistes - des téléphones mobiles, avec batteries et imprimantes.http://www.villesnumeriques.org