SOMMET MONDIAL DE LA SOCIÉTÉ DE L’INFORMATION 2003

GÉOPOLITIQUE DES LANGUES par LAURA GARCIA VITORIA

SMSI_2003_LGVLa récente intersession de préparation du SMSI (Sommet Mondial de la Société de l’Information) qui s’est tenue à Paris du 15 au 18 juillet a été l’occasion de vérifier qu’il existait bien une géopolitique des langues dans la société de l’information. Ce fut dès le premier jour l’intervention du représentant des entreprises privées (The Coordinating Comittee of Business Interlocutors – CCBI), qui prend le temps, sur les quelques minutes qui lui sont accordées, de préciser haut et fort : « it is important that the promotion of cultural diversity and local content do not create unreasonable barriers to trade » (la promotion de la diversité culturelle et des contenus locaux ne doit pas créer des barrières trop élevées au commerce).
Quand on sait que le terme « barrière technique au commerce » dans les négociations de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) est le mot de passe pour dire « législations nationales », on voit tout de suite que la barre est mise assez haut : toutes les lois nationales de protection des langues vernaculaires, d’obligations faites aux entreprises vendant dans un pays donné de proposer leurs articles et leurs conditions de vente dans la langue de ce pays, et les lois protégeant les conditions économiques de la création dans les langues de chaque pays sont visées.
Cette position du « secteur privé » est reprise avec encore plus de ferveur dans le « commentaire » des Etats-Unis sur le projet de déclaration (chaque pays devait déposer un tel commentaire avant le 31 mai pour être pris en compte dans le processus de rédaction… la France ne l’a pas fait car elle passe par le biais du commentaire européen.
Cela semble une bonne approche… mais on aurait toutefois aimé savoir quelles ont été les « positions française » qui ont été défendues dans le cadre de la rédaction du commentaire européen… mais c’est trop demander, l’Europe a souvent bon dos pour masquer la déresponsabilisation).
Le gouvernement des Etats-Unis n’a pas ces prévenances, et parmi bien d’autres assertions qui méritent chacune un développement spécifique, on trouve, sur la question des langues et de la diversité culturelle, cette position : « Cultural diversity requires the free flow of information and content in cultures and languages of individual’s choosing. It is important for governements to sustain an environment that does not deny individual free choice of contemporary cultural products or language. Attempts to restrict or legislate against specific cultures or language would create an artificial barrier against cultural growth and cultural pluralism. The broad dissemination of content from all cultures and languages must be preserved » (La diversité culturelle demande la libre circulation de l’information et des contenus dans les cultures et les langues choisies par les individus. Les gouvernements doivent créer un environnement juridique qui permette le libre choix des individus pour les produits culturels contemporains et les langues. Les volontés de réduire l’accès ou légiférer contre des cultures spécifiques ou des langues créerait des barrières artificielles contre la croissance de la vie culturelle et à son pluralisme. La dissémination la plus large des contenus de toutes les cultures et de toutes les langues doit être défendue).
Une lecture rapide nous fait toujours rêver à ce pays de la liberté culturelle… qui limite la diffusion des films venant des autres horizons linguistiques aux cinémas des campus. C’est bien toujours le sang de la « liberté » qui coule dans le coeur yankee….
Quoique.
Qui est visé par ces quelques belles phrases, qui ont pourtant une importance suffisamment grande pour que le gouvernement des Etats-Unis en fasse un des 10 points soulevés dans son commentaire ?
Et bien, oui, vous avez deviné : les mêmes que ceux qui sont dans le collimateur de nos amis de la Chambre internationale de Commerce : ces fameux législateurs qui pensent que la culture n’est pas une marchandise comme les autres et qui cherchent à défendre les productions en langue nationale contre le rouleau compresseur hollywoodien. Certes, ces législateurs ont pour l’instant eu gain de cause à l’OMC en maintenant la trop fameuse « exception culturelle » qui permet par exemple à la France de financer par de nombreux mécanismes le cinéma d’expression française, ou d’imposer des quotas d’oeuvres françaises ou européennes sur les télévisions et les radios.
Mais le lobbyisme puissant des industries de l’entertainment enfonce le clou à chaque réunion internationale. Jusqu’à ce que la résistance lâche dans l’une ou l’autre de ces instances, ouvrant une brêche partout.
Un site commercial peut-il vendre en France un produit dont les caractéristiques et les conditions juridiques d’usage ne sont pas présentées au client dans sa propre langue ?
Serait-ce un « choix individuel » ou une « responsabilité publique  » de protection du consommateur ? Diversité, veut dire en fait : droit de tout faire en anglais partout. Jusqu’à dire le droit en anglais évidemment.
Les lois comme la Loi Toubon en France, qui imposent un réel multilinguisme sont bien évidemment « exagérées » comme dit si bien le représentant du CCBI : pensez-donc, quand un site public (ou financé sur de l’argent public) propose des traductions dans d’autres langues, il doit le faire dans au moins deux autres langues que le français (i.e. l’anglais et …. une autre langue qui bénéficiera ainsi de la promotion dans l’univers technologique dont ses propres entreprises culturelles verront « in fine » les fruits).
Oui, tout ceci est bien exagéré quand il s’agit simplement de laisser le consommateur choisir la langue qu’il veut
Choisir d’écouter la télévision de grande écoute qui ne diffuse que des succès culturels venus d’un vague coin du monde qui bénéficie de l’industrie la plus développée; choisir d’écouter les « tubes planétaires » qui sont tous produits dans ce même coin perdu, et comme par hasard dans la même langue « internationale ». On a tous le choix de subir le matraquage culturel et linguistique. Et finalement de porter la résistance dans notre domaine personnel, de choisir à titre individuel. Surtout de choisir dans un rayon asséché par la concurrence. L’exemple des pays qui ont laissé faire le choix des individus-consommateurs depuis les années 50 est à méditer, dans de nombreux domaines, depuis le cinéma, la bande dessinée, la chanson,…
La liberté de choix, c’est choisir parmi beaucoup de propositions. Parmi une réelle « diversité culturelle ». Et dans un monde dominé par l’économie, cela passe par des décisions de protection économique de l’industrie culturelle, la fameuse « exception économique du secteur culturel » (si souvent abrégée à tort par « exception culturelle » alors qu’elle ne concerne que les décisions de financement et d’accompagnement économique de la création : subventions, quotas de diffusion, achats publics… rien de lié au « contenu culturel », mais bien au système de production/diffusion de la culture).
On voit ainsi que les pays émergents qui voudraient développer leur propre langue, leurs propres productions culturelles tant sur internet (langue des sites) que sur les médias de diffusion (radio télévision, par le biais des « quotas »)… ne pourraient tout simplement pas le faire. Ce qui est visé : évidemment le grand, l’immense marché chinois, un marché dans lequel les jeunes rêvent, comme de nombreux jeunes venant des pays dictatoriaux, de l’Amérique qui a si bien su construire son image du cow-boy qui sauve la veuve et l’orphelin, ou du héros Bruce-Willissien qui sauve l’humanité à lui tout seul. Le consommateur chinois devra choisir…. quand la production locale se limitera à l’Opéra de Pékin fossilisé et la nouveauté à l’importation. Sacré choix.
Oui, nous avons la chance de vivre dans un pays où, toutes tendances politiques confondues, nos dirigeants ont pris la mesure de la nécessaire implication de la force publique dans le maintien d’une vie culturelle locale, en français, capable de construire jour après jour et de souder les personnes vivant dans notre pays. Un pays qui a compris que la bataille pour sa propre survie linguistique passe par l’aide aux autres pays et peuples qui mènent ce combat difficile pour défendre leurs langues, qui permettent de conserver et de faire évoluer les valeurs communes qui font des sociétés ayant des buts parfois un peu plus grands que d’acheter ensemble, mais les yeux fermés, la même soupe, dans les rayons semblables des drugstores culturels de la planète.
La mondialisation des cultures, des hommes, des idées et des projets passe par la nécessaire défense des langues, des contenus culturels issus des gens qui viennent eux-mêmes de cultures réellement ancrées dans des communautés dedestins. Et dans leur libre circulation sur toute la planète (euh, là, la France a encore pas mal de progrès à faire…).
Dans ce nouveau combat géopolitique qui se dessine sur cette question linguistique au sein du SMSI, j’espère que la France saura être assez ferme, que nous saurons trouver les arguments, les exemples, les forces de convictions pour protéger la planète de l’uniformisation culturelle et linguistique. Et construire ainsi des alliances avec toutes celles et tous ceux qui ont compris que l’avenir du réseau mondial passe par son implantation dans les communautés de destin (les pays, les zones linguistiques, les quartiers, les villes, tous ces endroits où les gens vivent réellement ensemble et échangent).
Le modèle libéral d’un marché culturel appuyé sur le « libre choix » du consommateur de la langue et de l’origine des produits avance masqué dans les déclarations tant du secteur privé que des Etats-Unis…
Heureusement, la déclaration telle qu’elle est toujours rédigée à l’issue de cette « intersession » garde fortement marquée la nécessité de promouvoir la diversité et le multilinguisme. Avec notamment une phrase très claire : (point 50) « The local development of contents suited to domestic or regional needs will encourage social and economic development and will stimulate participation of stakeholders not only as users but also as providers, creators and generators of contents and innovative applications » (Le développement à l’échelle locale de contenus adaptés aux besoins nationaux ou régionaux stimulera la participation de tous, non seulement comme consommateurs, mais comme producteurs, créateurs, sources de contenus et d’usages innovants).
Mais gaffe, dans ce combat pour la diversité culturelle et l’autonomie des décisions d’aide et de soutien à la création, les tenants du marché libéral reviendront à la charge. Dès septembre au « prepCom3 » du SMSI, j’en prends le pari…et auparavant à Cancun pour la réunion de l’OMC.
La géopolitique des langues est sur les rails… ne nous laissons pas berner par les flaveurs de « libertés » des messages des producteurs dominants. Interrogeons-nous sur les implications réelles dans nos vies quotidiennes, dans nos achats, dans nos lectures, dans nos créations mêmes, qui pourraient devenir trop marquées par ce mythique « marché mondial » au point d’être oublieuses des valeurs que nous avons envie d’entendre, de lire, de partager, de chanter et qui sauront nous faire rire et nous émouvoir, ici et maintenant, avec nos frères et nos soeurs du monde entier.
Ensemble, mais non semblables.